L’art sous les acacias – Vanessa Morisset

UNE VISITE
À TERRE BLANQUE
AVEC ANNLOR CODINA

43°50’35 » N 1°23’53 » E · ALT. 178 M

En réponse à mon appel à promenades, Annlor m’adresse un message qui me laisse entrevoir une manière singulièrement radicale d’être artiste en milieu rural, loin des modèles dont j’ai l’habitude. Ce qu’elle m’écrit m’enthousiasme tellement que je le reproduis :

« C’est avec joie que je vous invite à partager une balade depuis ma grande cabane-atelier sous les acacias, jusqu’à la proche forêt, lieu d’expérimentations, d’apprentissages, d’élaborations de textes et de collectes de matières à transformation. J’habite dans un collectif artistique dans le maquis toulousain. »

L’endroit se trouve à Saint-Lys en Haute-Garonne, dans un lieu-dit en retrait de la route, caché par des arbres, dont le nom se confond maintenant avec celui du collectif, Terre Blanque¹. Auparavant le terrain et les locaux étaient dédiés à une ferme pédagogique puis des cirques ont été accueillis en résidence, ensuite des artistes, jusqu’à devenir un centre de création installé dans la durée, explique Annlor, en me guidant entre les cabanes. Je les trouve magnifiques : toutes différentes, ce sont déjà des œuvres d’art. Il y en a une fabriquée avec le caisson de transport d’un tronçon de la fusée Ariane. Celle d’Annlor a deux étages, où se mêlent sa vie et ses expérimentations d’artiste.

Tout autour, il y a des plantes, au sol et grimpantes, fleuries, butinées. À l’intérieur également. Elle en fait des sirops et même son propre champagne (appelé « champagne des fées »), il est fabriqué avec du tilleul et du sureau, selon une recette de cuisine sauvage qui utilise la fermentation spontanée) ainsi que des liqueurs qui composent un nuancier liquide.
Toujours avec les plantes, Annlor évoque un travail qu’elle mène depuis quelques années autour des teintures végétales, plus exactement autour des plantes tinctoriales avec l’Institut Supérieur des Impressions Naturelles Appliquées (ISINA), un organisme qui forme à l’utilisation des couleurs naturelles².

En l’écoutant, je comprends que son œuvre est intrinsèquement liée au végétal : il fait pleinement partie de son travail, tout comme son choix de vie. Pourtant, plus on avance dans notre discussion, plus j’ai l’impression que l’art, pour elle, ne se confond pas pour autant totalement avec la vie. L’art n’est pas qu’un art de vivre, y compris dans un sens écologique et anti-capitaliste. Il a encore d’autres enjeux. L’art donne une voix pour se faire entendre. Par exemple, à un moment donné, Annlor en vient à raconter ses premières tentatives artistiques, à l’école des beaux-arts de Tarbes où elle s’était inscrite après avoir fait quelques petits boulots et vécu en camion. Elle se rappelle d’une vidéo qu’elle avait réalisée qui donnait la parole à des personnes marginales à la rue. Depuis et jusqu’à aujourd’hui, passer de la marginalité à l’art et inversement fait tellement partie de son histoire qu’elle parvient à tenir l’art à la fois du côté de la fragilité de l’expérimentation et de la détermination des prises de position.
Quand je lui demande si le collectif qui l’entoure, ou d’autres auxquels elle participe – par exemple le Rural Art System organisé par le Tetalab³ et Terre Blanque qui réunit chaque été depuis quelques années des artistes et des hackers – sont les premiers destinataires de ses œuvres, elle hésite, parce que c’est une évidence et, en même temps, en tant que reflet de leurs conditions matérielles d’élaboration, ses œuvres doivent justement être visibles au-delà de son cercle de fréquentation.

De ce point de vue, avec un groupe d’artistes de la région, elle travaille en jumelage avec des chercheureuses et artistes gazaoui·es.
Il s’agit d’un projet intitulé LINE qu’elle a imaginé avec l’artiste palestinien Nawras Shalhoub pour mettre en connexion six artistes de la bande de Gaza avec six artistes de la région toulousaine « dans le but d’hacker frontières et blocus », m’explique-t-elle. Dans le cadre de ce projet, elle a tout d’abord travaillé avec Majdal Nateel, artiste qui a réussi à fuir Gaza pour la Suède, puis avec Maisara Mukhaimar, chercheur en biologie et génétique végétale au Centre National Palestinien de Recherche Agronomique à Gaza. Lui, a été récemment accueilli en France et travaille désormais comme chercheur en sciences biologiques à l’Université de Nantes. Leur projet commun consistait à étudier et donner à voir comment, à Gaza, les plantes traduisent, notamment par des changements de couleur, la composition de sols empoisonnés par les bombardements, les attaques chimiques, les pulvérisations régulières d’herbicides du gouvernement israélien. Certaines plantes développent des capacités incroyables à créer des couleurs spécifiques, voire inédites comme des couleurs fluo, le but étant, plutôt que de les considérer négativement comme toxiques, de les valoriser et rendre hommage à leur puissance de « résilience végétale ». Une des pistes de traduction sensible de l’étude scientifique était de créer un nuancier des plantes tinctoriales de Gaza pour le comparer avec celui que produisent des plantes équivalentes en France. Toujours par rapport à Gaza, avec d’autres artistes, Annlor a participé à une vente d’œuvres dont l’argent, plus de 8 000 euros, a été envoyé pour aider les artistes et la population sur place⁴. Pour elle, l’art est un vrai levier d’action et un porte-voix pour faire entendre celles et ceux qui n’ont pas accès à la parole publique. C’est pourquoi se pose la question de la diffusion de ses œuvres, non pas en termes de succès et de carrière, mais en termes éthiques. Échanger avec elle est pour moi une grande leçon de détermination, de radicalité et de cohérence.

Tout en continuant à discuter, nous sortons de sa cabane pour nous promener alentour. Au milieu des arbres et des fleurs, nous traversons un grand salon aménagé sous un chapiteau, plus loin une salle de jeu avec une table de ping-pong, une salle de projection, une bibliothèque, une cuisine collective… En regardant toutes les espèces qui poussent joyeusement entre les constructions, me vient l’idée que ce qu’il se produit ici n’est pas si loin de l’œuvre de Loïs Weinberger Portable Garden, de 1994, installée sur le parvis des Abattoirs à Toulouse pour l’exposition « Artistes et paysans » qui se tient à la période de notre rendez-vous : des sacs remplis de terre et de graines de plantes qui ne demandent qu’à pousser, pour ensuite disséminer leur pollen partout⁵. L’œuvre d’Annlor et du collectif de Terre Blanque est plus discrète, pas moins efficace.

Nous poussons la promenade jusqu’à la forêt qui entoure les cabanes, mais le temps file et je dois aller à Muret reprendre le train pour Toulouse. Annlor me raccompagne et nous discutons encore une dizaine de minutes sur le quai de la gare jusqu’à l’arrivée du TER.

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1- Pour un historique du lieu et plus d’éléments sur les artistes résident·es, voir le site du collectif.
2- Institut qui organise des formations et des workshops pour « encourager et développer l’utilisation de la couleur naturelle dans les pratiques industrielles ».
3- Le Tetalab est un collectif né à Toulouse en 2009 qui représente la culture hacker dans le sens du partage et de la transmission des connaissances.
4- La vente Art Wake Up s’est tenue le 4 mai 2024 à Toulouse grâce au don d’artistes.
5- À l’initiative de Julie Crenn, sur un sujet qui lui tient à cœur et qu’elle connaît si bien, avec des artistes qu’elle accompagne de son regard, de ses réflexions et de son engagement, l’exposition s’est tenue du 1ᵉʳ mars au 25 août 2024.

Vanessa Morisset - L'art sous les acacias Texte critiqueVanessa Morisset - L'art sous les acacias Texte critique

Texte issu du livre de Vanessa Morisset , publié en janvier 2026 : Mémoires d’une presque touriste en Occitanie
Édition née de ses rencontres avec des artistes, des œuvres, des paysages lors de sa résidence de critique d’art à Caza d’Oro

Vanessa Morisset Annlor Codina 1